Instants d’histoire du 06/03/2021

La mémoire du prix Goncourt

Le testament d’Edmond de Goncourt qui créait le prix que l’on sait a été progressivement trahi depuis l’attribution du premier prix Goncourt en 1903. Quelques années après la mort prématurée de son frère Jules, Edmond de Goncourt commence à rêver d’une société littéraire et d’un prix venant constituer une alternative à l’Académie Française en ne se limitant pas à la célébration de gloires déjà consacrées, mais détectant des nouveaux talents tout en apportant un soutien matériel aux hommes et femmes de lettres remarquables. Le premier projet de testament d’Edmond désignant une première liste d’académiciens est daté du 14 juillet 1874. On y trouve Flaubert, Paul de Saint-Victor, Louis Veuillot, Théodore de Banville, Barbey d’Aurevilly, Fromentin, de Chennevières, Zola, Alphonse Daudet et Léon Cladel. C’est en fait 10 ans plus tard qu’Edmond rédige son véritable testament dont le contenu est incroyablement novateur.
Le prix devait avoir pour nom le « prix des Goncourt » et aurait dû consacrer « la jeunesse, l’originalité du talent, les tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. » Il n’aurait donc dû consacrer depuis près de 120 ans que des romanciers jeunes ou débutants, et donc des premiers ou des seconds romans. La postérité n’aura donc pas hésité à violer les dernières volontés testamentaires d’Edmond qui avait pourtant investi toute sa fortune dans ce projet, au grand dam de sa famille. La création du Goncourt des Lycéens en 1988 a constitué en quelque sorte l’aveu à posteriori de cette trahison. L’académie Goncourt est très vite devenue une institution aussi pesante que l’Académie Française. On comprend pourquoi le testament d’Edmond de Goncourt est si peu médiatisé. Il faut citer au passage les plus grands loupés du prix décerné chez Drouant.
En 1913,il y avait du beau monde sur le pont : Du côté de chez Swann, de Marcel Proust (même s’il n’était pas officiellement candidat), Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, A. O. Barnabooth, de Valery Larbaud… Et le vainqueur a été Le Peuple de la mer, de Marc Elder. Un illustre inconnu qui l’est resté.
En 1931, Antoine de Saint-Exupéry était favori avec Vol de nuit mais ne reçut en fin de compte « que » le prix Femina et le prix du Book of the Month Club (1931) aux USA. Le Prix Goncourt fut cette année-là attribué à Jean Fayard, pour Mal d’amour . En 1932, les loups de Guy Mazeline est préféré à Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, et en 1968, les fruits de l’hiver de Bernard Clavel à Belle du Seigneur, d’Albert Cohen.

Pour créer le prix Goncourt, les biens des deux frères ont été vendus, afin de rémunérer les dix académiciens du jury à hauteur de 6 000 francs or par an (72000 euros) pour qu’ils puissent vivre de leur plume. L’héritage servait aussi à décerner un prix annuel de 5 000 francs or au récipiendaire. (60000 euros). Malheureusement ces fonds n’ont pas été indexés sur l’inflation. Aujourd’hui les membres du Jury sont rétribués par un déjeuner et le Prix Goncourt par un chèque de 10 euros ! Heureusement les droits d’auteur du livre primé complètent heureusement le chèque du lauréat. Les plus grosses ventes à ce jour ont été celles de L’Amant de Marguerite Duras vendu à plus de 1,6 million d’exemplaires depuis sa parution en 1984.

Jean-Pierre Guéno

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