Le souffle du Diable et le soupir de Dieu du 10/04/2021

programme de la journée

La complainte du soldat

Je suis soldat : à l’origine celui qui vit de sa solde au service d’un prince ou d’un Etat. Serais-je pour autant un mercenaire ? Je suis si mal payé. Le soldat, c’est aussi le militaire sans grade : « simple soldat ». Celui qui n’a pas de mess, de cantine réservée. Et pourtant je peux être capitaine ou général, officier ou sous-officier. Je n’en reste pas moins soldat. Ma solde, c’est en fait moi qui la verse. Mon tribut, ma soulte à la société. Je me dévoue pour les autres. Je leur fais le don de ma vie et celui de mon âme. Je prends le risque de perdre l’une et l’autre pour ma communauté. Mais je prends encore un plus grand risque : celui de les perdre partiellement. Perdre partiellement sa vie et vivre soixante ans dans un fauteuil ou le visage déchiré. Perdre partiellement son âme après avoir vécu des drames humains que l’on ne métabolisera jamais. Au-delà du risque de perdre ma vie je fais à la collectivité le don qui consiste à prendre des vies, celui qui fait la spécificité du travail du militaire mais dont la cicatrice ne se referme pas. Tuer. Neutraliser en l’espace de quelques secondes un moment d’amour, neuf mois de gestation, quelques heures de douleur et vingt ans d’une jeune vie. Tuer la mère et le père en tuant leur fils ou leur fille. Et laisser des parents orphelins de leurs enfants. Il s’agit bien-sûr de savoir si l’on a tué pour la bonne cause ou pour la mauvaise cause. Mais l’on a tué, de toutes façons. Acte définitif, qui ne s’efface jamais. Mon vrai travail, c’est de préserver la paix. De rester un cavalier de l’espoir et de ne pas devenir un cavalier de l’apocalypse. J’ai appris à faire la guerre pour ne pas la faire. Seul l’art de la paix est susceptible de neutraliser l’art de la guerre. J’ai appris à obéir pour savoir désobéir au cas où les ordres que je reçois relèveraient du crime contre l’humanité. Je n’exercerai pas les pouvoirs du bourreau. Ni ceux du tortionnaire. Je ne deviendrai pas un barbare. Et je résisterai toujours à la plus grande menace qui pèse sur tout soldat lorsqu’il voit disparaître ses frères d’arme : perdre son sang-froid, céder à la spirale de la colère, de la vengeance et du meurtre, observer la loi du Talion, « Œil pour œil, dent pour dent », noyer sa détresse dans le sang, et devenir plus monstrueux que les monstres qu’il combat  au risque de priver ses ennemis vaincus de leur dignité humaine.

Le capitaine  Clément Frison-Roche aurait pu avoir 29 ans le 9 décembre 2020. Il a donné sa vie pour la France avec treize autres victimes, le mardi 26 novembre 2019, dans un accident d’hélicoptères au Mali. Victoire. Sa fille qui n’a pas deux ans, ne connaîtra jamais son père. 772 militaires des forces armées françaises sont « morts au service de la France » depuis 1963 lors des opérations extérieures recensées à la date d’aujourd’hui .  5 ans avant de mourir, le Capitaine Clément-Frison-Roche avait écrit un poème intitulé « Pour que vive la France » dont trois vers étaient prémonitoires

Et s’il m’advenait un jour de périr en ton nom,
Ce serait avec foi mais non sans une question,
« France, ma France, qu’as-tu fait de ta reconnaissance ?

Jean-Pierre Guéno