Le souffle du Diable et le soupir de Dieu du 24/04/2021

La complainte du clown

Je suis le clown. Celui qui est censé faire rire ses prochains en général et les enfants en particulier. Mais on dit aussi que l’expression « clown triste » relève du pléonasme. Mon maquillage relève de la cérémonie. Il faut d’abord irriguer la peau avec une crème. Poser ensuite sur son visage un fard à maquillage blanc. Les geishas japonaises utilisaient des excréments de rossignols pour composer le masque de leur visage, et pour moins souffrir du haut niveau de plomb de leur maquillage blanc. Les maquillages blancs à base de fientes d’oiseaux sont redevenus à la mode. Il faut ensuite redessiner le contour de son nez, de ses joues, de sa bouche et de ses yeux, se dessiner des sourcils hauts et anguleux au crayon noir, marquer le dessous des yeux au crayon rouge. Le maquillage doit accentuer le rire. Une larme sous un œil sera la marque de la tristesse. Je ne suis pas le clown blanc, l’aristocrate, le clown digne et autoritaire, celui qui porte un chapeau pointu et le masque lunaire du Pierrot, le clown élégant et beau, aérien, pétillant malicieux, un tantinet autoritaire. Je suis l’auguste. Le rustre. Le clown populaire. Celui qui porte un nez rouge, une perruque, un visage blanc rouge et noir, des vêtements trop larges, burlesques et multicolores, et des chaussures immenses. Je suis le clown impertinent, la mal élevé, l’auteur de toutes les bouffonneries, l’homme qui trébuche, acrobate et musicien, le virtuose de la chute, de la voltige, de la fausse note et des mauvais jeux de mots. Je suis le vulnérable, le ridicule tragique, le gaffeur, le lourdaud, l’amoureux éconduit, le bouffon harcelé, l’homme caoutchouc, Valentin le désossé, le Cyrano des chapiteaux. Mais sous mes rires fabriqués, j’ai le don de l’ironie. Je suis le fou des rois et des peuples aveugles. L‘homme qui crie en éclatant de rire, le lanceur d’alertes. L’homme des sourires tristes et préoccupés, mais qui toujours se dérobe et repart en pirouettes.  Je suis le poète du désordre, la sentinelle du chaos. Le jongleur de l’espoir et du désespoir. L’improvisateur, le dérangeur, le turbulent, le mauvais élève, l’artisan du ratage. Je suis l’extra-lucide, le transgressif, l’iconoclaste, le subversif. Je suis le porteur des émerveillements de l’enfance, du cynisme des adultes et de l‘aigreur des vieillards. Je suis l’innocent. Je suis le sage. Je fais rire comme je fais pleurer dans le grand théâtre du monde. Et toujours j’étonne par surprise. Mais peut-être un soir de grande solitude, quand les écuyères et les « monsieur loyal » dormiront, quand les clowns blancs seront démaquillés, je me pendrai par désespoir. Et mes larmes feront couler le noir et le rouge sur le blanc de mon maquillage. Un mélange de sang, de neige et de charbon qui donnera au rideau baissé de mes paupières la caractère énigmatique et mystérieux d’une œuvre abstraite. Le genre d’œuvre qui n’a pas la prétention d’apporter une réponse, mais simplement de poser une bonne question.

Jean-Pierre Guéno

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