La mémoire des « sacres » et des jurons

15juil12h5513h00La mémoire des « sacres » et des jurons12h55 - 13h00 AnimateurGueno Jean-PierreÉmissionInstants d’Histoire

Résumé de l'émission

La mémoire des « sacres » et des jurons

Un juron est une brève exclamation, plus ou moins grossière, vulgaire ou blasphématoire, dont nous nous servons pour donner une intensité particulière à no discours, que cela soit pour exprimer ce que nous ressentons face à une situation donnée, pour manifester notre colère, notre indignation, notre douleur ou notre surprise ou encore pour donner de manière générale plus de force à no propos.

Nous avons toujours eu des relations compliquées avec nos dieux en général et avec notre Dieu en particulier lorsque nous sommes monothéistes. Dieu est à la fois notre rival et notre protecteur, celui que nous prions ou que nous défions. Elles nous viennent donc facilement ces pulsions qui nous poussent à l’invocation ou au blasphème comme nous l’avons toujours fait sur les terrains de l’intime que sont la religion et la sexualité. Marque d’agressivité le juron peut aussi être une marque communautaire. Il rapproche dans l’enthousiasme ou dans l’adversité. Il soude lorsqu’il ne divise pas.

La prolifération des jurons est relativement tardive. Il a fallu attendre la seconde moitié du xxe siècle, pour qu’elle se répande dans toutes les classes sociales et qu’elle se banalise, portée par le cinéma, par les médias, et par un certain appauvrissement du vocabulaire. Le phénomène s‘intensifie aujourd’hui par l’effet de contagion du web et des réseaux sociaux. Il a coïncidé depuis les années 60 avec une sorte de révolte sous-jacente contre les autorités religieuses. Au Québec et au Nouveau-Brunswick, on ne parle pas de « jurons » mais de « sacres » qui se sont répandus lors de la « révolution tranquille » pendant les années 60.

Les mots les plus sacrés de la religion catholique « Christ » « tabernacle » « hostie » « calice », « ciboire » et « sacrement » sont devenus « crisse », « tabarnak », « osti » « esti » ou « sti », « calisse », « ciboire » et « sacrament ». Ils ont envahi le joual, le parler populaire. « Criss-moi la paix » veut dire « Fous-moi la paix ». « Criss ton camp » veut dire « Vas t’en » « Va te faire calisser » veut dire « va te faires voir ». Mais tout peut varier en fonction du contexte. « Tabarnak » peut-être l’équivalent de « M… » ou de « Pu… » en français, de « F… » en anglais. Ces mots cheville, ces mots scories en finissent presque par devenir machinaux. La liberté de jurer, de sacrer ou de blasphémer semble donc faire partie de la liberté de penser. Son intensification a certainement constitué une réaction salutaire contre des religions qui se radicalisaient. Les religions qui n’admettent pas le blasphème sont en réalité celles qui sont repliées sur elles-mêmes.

Celles qui se sont fermées, qui s’assèchent et s’asphyxient. Paradoxalement, c’est bel et bien le blasphème et la transgression qui pourraient sauver la religion tout comme la vulgarité en arrive à sauver la sexualité lorsqu’elle la protège de le diabolisation, de l’hypocrisie et de la pudibonderie.

Jean-Pierre Guéno

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