Le champignon vénéneux du souverainisme

18mai12h5513h00Le champignon vénéneux du souverainisme12h55 - 13h00 AnimateurGueno Jean-PierreÉmissionInstants d’Histoire

Résumé de l'émission

Le champignon vénéneux du souverainisme

Tout le monde devrait lire ou relire « La souveraineté numérique », le livre remarquable de Pierre Bellanger publié en 2014. Ce livre qui aura bientôt 10 ans n’a pas vieilli d’une page. L’intelligence de Pierre Bellanger nous oblige à réfléchir et à sortir la tête du sable. Mais le titre de son livre pose aujourd’hui un problème intéressant. La notion de nation incite et oblige à remettre en question la notion de souveraineté, sachant qu’il existe divers types de souverainetés qui se blottissent sous le manteau de la souveraineté nationale : la souveraineté militaire, la souveraineté agricole, la souveraineté alimentaire, la souveraineté industrielle, la souveraineté culturelle, la souveraineté financière, la souveraineté scientifique et à présent la souveraineté numérique. Et il est bien clair qu’une nation qui abdique dans ces différents domaines de souveraineté prend le risque de se dissoudre. Mais cette dissolution signifie-t-elle pour autant celle de la patrie et de la « matrie » qui nous lient ? La notion de souveraineté ne tient-elle pas trop souvent du champignon vénéneux qui ne cesse, subrepticement, de nous diviser à notre insu ?

Le concept de souveraineté se doit en effet d’être analysé plus largement en le remontant d’un cran : je veux parler ici de la souveraineté que s’arroge par exemple le règne humain lorsque ce dernier prétend dominer le règne animal et le règne végétal et qu’il remet en question l’unité du « grand tout » en ne cessant de coloniser des règnes qu’il juge inférieurs. La chute du Jardin d’Eden n’a peut-être été que la conséquence de sa destruction par l’homme, d’une faute originelle qui n’était pas d’ordre sexuel mais d’ordre écologique et qui nous condamne aujourd’hui à cohabitation mortelle du déluge et de la désertification. Pas d’arche de Noé pour ce type de souveraineté qui est le fruit de la vanité qui nous caractérise. Toute notion de souveraineté ne relève-t-elle pas d’un leurre toxique ? Et avec elle par voie de conséquence la notion de Nation ? Le péché mortel des nations a toujours consisté à céder au piège de l’impérialisme. Les nations ne peuvent que cohabiter. Lorsqu’elle se déchirent, elles se condamnent à un suicide collectif. Elles ne commencent à prendre un sens que lorsqu’elles se fédèrent à l’image de communautés telles que l’Europe, et lorsqu’elles arrivent à converger sans pour autant renoncer à leur identité qui est celle de leurs racines. Qui dit « souveraineté » à tôt fait de dire « souverainisme » : doctrine politique soutenant la préservation de la souveraineté nationale d’un pays par rapport à des instances supranationales.

Le politologue Thomas Guénolé distingue quatre grandes familles de souverainisme : le souverainisme civique, fondé sur le concept de nation civique, par exemple l’indépendantisme américain ; le souverainisme ethnoculturel, fondé sur le concept de nation ethnique, par exemple l’autonomisme hongrois dans l’empire d’Autriche-Hongrie ; le souverainisme marxiste-révolutionnaire, où l’indépendantisme est un instrument au service de la révolution communiste, par exemple le Vietnam d’Hô Chi Minh ; le souverainisme économique, par exemple les opposants à l’union monétaire supranationale de la zone euro. En France bien des souverainistes sont des partisans du « frexit », un brexit à la Française… Certains parmi eux mettent de l’eau dans leur vin aigre à la veille des échéances électorales. Si j’avais à actualiser le titre du livre de Pierre Bellanger en 2024, je l’intitulerais « Le patriotisme numérique ».

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