Le lien de l’autrice

10fév12h5513h00Le lien de l’autrice12h55 - 13h00 AnimateurGueno Jean-PierreÉmissionInstants d’Histoire

Résumé de l'émission

Le mot autrice ne relève en rien de la féminisation de langage plébiscitée par les uns et honnie par les autres. Il ne relève ni du néologisme ni du barbarisme. Il est attesté dès 1477 sous la forme « actrixe », puis en 1503 sous la forme « auctrixe » ; il évolue en 1524 sous la forme « auctrice » dans une lettre de Guillaume Briçonnet à Marguerite de Valois-Angoulême. Il s’agit de la forme régulière correspondant au masculin auteur, c’est-à-dire de la forme normalement attendue selon son origine. Auteur est issu du latin auctor, et autrice, du latin auctrix. Le mot était resté très utilisé jusqu’au début du XVIIe siècle. Autrice est un mot qui s’est conservé en italien et qui est un doublon du mot “actrice”; très utilisé au cours de l’Antiquité, chez Saint Augustin comme chez Tertullien, “autrix” est employé tout au long du Moyen Âge.

C’est un mot contre lequel une guerre idéologique a été menée à partir du XVIIe siècle” qui nous fait assister à la naissance de l’écrivain. Il disparait donc au moment même où son emploi est le plus justifié avec la normalisation et la politisation de la langue. Dès lors qu’il commence à désigner la femme qui fait profession d’écrire des œuvres littéraire, l’Académie française, menée par Guez de Balzac, proscrit le terme au bénéfice du mot “auteur”. Qui peut oublier le mot de Restif de la Bretonne, dans La Paysanne pervertie, faisant dire à l’un de ses personnages dont il ne partage pas le point de vue : « Qu’est-ce qu’on m’a dit Laure ? Que vous vouliez écrire. Ah ciel ! Une femme-autrice ! Mais c’est le comble du délire ! Il me semble que si je voyais à la promenade une jolie femme qui me plût infiniment, dont je ne pourrais détourner la vue, il suffirait de me dire ‘Elle est autrice : elle a fait tel et tel ouvrage’ pour m’inspirer à son égard un dégoût si complet qu’il irait jusqu’aux nausées. » « Une femme-autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe. » En 1891 le sujet revient sur le tapis et sous la Coupole : la romancière Marie-Louise Gagneur interpelle l’Académie française alors que cette dernière est en pleine rédaction de l’article “auteur”.

L’institution tranche alors : le métier d’écrivain ne convenant pas à une femme, elle ne peut être écrivaine, pas plus que “autrice” ou “auteuse”, des mots qui “déchire[nt] absolument les oreilles”. Les « immortels » et la vénérable institution de Quai Conti qui accueillent enfin des femmes -très en sous-nombre- depuis 1980 et qui ont fini par admettre en 2019 la féminisation des métiers n’ont donc pas à se prononcer sur la validité d’un mot qui a précédé la création de l’Académie en 1635. Au lieu de continuer à émettre une réserve « n’écartant pas la forme masculine, compte tenu du caractère tout à fait spécifique de la notion, qui enveloppe une grande part d’abstraction », elle devrait applaudir le fait que les femmes n’aient plus à prendre des noms d’homme pour se frayer le chemin qui leur revient dans la littérature.

Jean-Pierre Guéno