Ségolène Royal, l’entretien

Date de publication : 17/07/2020

En exclusivité sur le site de Fréquence protestante, l’essentiel de l’entretien de l’ancienne ministre avec Philippe Bilger.

L’ancienne ministre Ségolène Royal a été reçue chez Fréquence Protestante le 16 juillet pour une interview exclusive réalisée dans le cadre de l’émission « Philippe Bilger les soumet à la question… » Femme pugnace, à la carrière déjà longue, elle a parfois malmenée par la politique, voire par l’opinion publique, et même par l’un de ses proches, on s’en souvient. Dans cet entretien, loin des grands médias mainstream, elle révèle une partie de sa personnalité profonde. Un moment à la fois intimiste et public étonnant, mêlant souvenirs bons et mauvais et une analyse actuelle de la politique française.

Invitée tout d’abord par Philippe Bilger à se présenter, Ségolène Royal répond sans ambages : « mère d’une famille de quatre enfants, ce qui est l’essentiel de ma vie ». Quatre adultes épanouis et une petite-fille, âgée de juste 1 an. Un retour sur soi-même et les valeurs importantes qu’elle souhaite véhiculer alors qu’elle a été quatre fois ministre, tout en étant trois fois élue députée, une fois Conseillère régionale (des Deux-Sèvres), et une fois présidente du Conseil régional de Poitou-Charentes. « C’est une réappropriation de l’humanité quand on se réapproprie sa maternité », affirme-t-elle, commentant ensuite sa propre contribution à la création, au moment de la COP 21 en 2015, de l’association Mères d’Afrique, qui équipe en moyens d’éclairage à énergie solaire les maternités de Casamance (Sénégal) et du Cameroun.

De là, il était évident que Ségolène Royal allait parler d’écologie. Nommée ministre de l’Environnement une première fois en 1992, sous la présidence de François Mitterrand, elle l’est redevenue en 2014 avec François Hollande. Mais entretemps, elle a mis ses convictions en application, notamment durant sa présidence du Conseil régional de Poitou-Charentes. « Dès cette époque, on a travaillé à la transition écologique. Nous avons construit à partir de 2006 l’un des tous premiers lycées à énergie positive, à Poitiers, un établissement qui produit plus d’énergie qu’il n’en consomme. » Et de se désoler d’entendre annoncer une énième fois, par le Premier ministre, un « nouveau » programme en faveur des énergies propres. Ayant été elle-même en butte aux lenteurs de l’État pour obtenir des crédits, elle affirme aujourd’hui : « il faut des méthodes de gouvernance beaucoup plus opérationnelles et beaucoup plus contractuelles avec les territoires ».

Mais le processus est lent… « Cela fait très longtemps que l’on connaît la question du dérèglement et du réchauffement climatiques, la pesanteur des négociations internationales et la force du lobby du pétrole. La leçon à en tirer est qu’il faut des hommes et des femmes charismatiques pour accélérer le cours de l’histoire », affirme-t-elle.

Césaire parle de « négritude« , il est créatif ; je parle de « bravitude », je suis folle !

L’autre question évoquée par Philippe Bilger a été le rapport de Ségolène Royal, femme politique, avec les Français en général, puis avec ses pairs, les hommes du Parti socialiste. À propos des moqueries dont elle a été un temps victime, elle répond : « Si un homme a un défaut, il a en même temps une excuse. Chez une femme, c’est tout de suite un défaut mental. Aimé Césaire parle de « négritude », c’est créatif ; je parle de « bravitude » : je suis folle ».  Et d’affirmer que « les idées neuves dérangent, le caractère dérange, la volonté d’avancer dérange. Les femmes étant toujours considérées comme des êtres devant être sous contrôle, dès qu’elles s’affirment de façon indépendante, elles dérangent deux fois plus. »

Ce qui la conduit à penser que « les violences faites aux femmes et celles faites à la nature, c’est la même chose : on tire profit de quelque chose ou de quelqu’un que l’on assujettit. » Il faut du courage aux militantes actuelles du féminisme pour agir et prendre position comme elle le font. Même si elles sont dans l’exagération, pense-t-elle : « Tous ceux qui condamnent l’excès sont ceux qui ne veulent rien changer. Mais l’excès donne de la visibilité. » Elle n’est toutefois pas en guerre contre les hommes : « Pas du tout. On a besoin des hommes pour équilibrer la société. […] La première biodiversité, c’est le masculin et le féminin ».

Quant au Parti socialiste, ce n’est pas un modèle : « Pour la première fois dans l’histoire de France, en 2007 une femme était au second tour de l’élection présidentielle. J’étais une mère de famille, j’avais besoin d’être sereine pour mes enfants et c’est pour cela, inconsciemment, que je n’ai pas remis au pas les hommes de mon propre camp qui me trahissaient. »

« Ils ont voulu me faire passer pour une espèce de créature éthérée, tombée du ciel… mais j’étais diplômée comme eux ! »

Et pourquoi ces trahisons ? « Parce que [les hommes] considèrent que le pouvoir suprême leur appartient. Que j’étais là par un accident de l’histoire. Pourtant, j’étais aussi qualifiée qu’eux, mais ils ont voulu me faire passer pour une espèce de créature éthérée, tombée du ciel. J’étais pourtant comme eux, diplômée, énarque et je n’y étais pas prédestinée : j’étais une élève boursière et j’ai travaillé pendant mes études. Ensuite j’ai été élue, ministre, présente sept ans dans l’équipe de François Mitterrand et donc je connaissais bien le fonctionnement de l’appareil d’État, j’ai été élue parlementaire, élue présidente de région et en plus j’étais mère de quatre enfants. »

C’est ce parcours qui, finalement, est le défaut de Ségolène Royal au regard de ses pairs : ils considéraient que le pouvoir leur appartenait. Et si, de temps en temps, il faut des femmes-alibis, ils veulent les choisir. « Ce ne sont pas les femmes qui décident qu’elles peuvent avoir une envergure politique. Et comme c’étaient les Français et non eux qui m’avaient choisie pendant les primaires, je leur échappais. Je n’étais plus sous contrôle. […] Un homme est créatif, imaginatif, volontaire, dynamique (rires)… Une femme est « incontrôlable », c’est ce que l’on entend le plus souvent. Et c’est ce qui doit changer ! »

« C’est un Jospin battu par Le Pen au 1er tour qui se permet de me traiter « d’impasse »… »

D’où une amertume certaine, inoubliable mais surmontée avec un certain brio : « j’avais été désignée au premier tour contre Dominique Strauss-Kahn, et Laurent Fabius. […] Pourtant Lionel Jospin l’a écrit dans son livre, L’Impasse (Paris, Flammarion, 2007) : c’est moi l’impasse. Un Lionel Jospin qui n’est pas au second tour de la présidentielle de 2002, battu par Jean-Marie Le Pen, qui se permet d’écrire un livre sur moi en me traitant d’impasse… Voyez jusqu’où ça va ! (rires) ».

« Je me suis réappropriée les mots de nation, patrie, ordre… »

Ségolène Royal a poursuivi sa campagne électorale, avec tout le sérieux dont elle était capable, soutenue par quelques ténors de la gauche comme François Rebsamen, Jean-Pierre Chevènement, Christine Taubira ou encore Jean-Louis Bianco. Et, il faut s’en souvenir, soutenue aussi par des électeurs de droite grâce à sa conception de l’ordre, de la rigueur et de la justice. « J’ai inventé « l’ordre juste », un terme d’ailleurs repris par l’actuel Premier ministre. […] Je me suis réapproprié les mots de nation, patrie, ordre, éducation, recadrage. J’ai proposé donner une seconde chance aux délinquants, leur faire faire des travaux d’intérêt général, passer le permis de conduire, les remettre à niveau scolaire, encadrés par des militaires comme ceux de l’École des sous-officiers de Saint-Maixent, une structure que j’ai appris à connaître lorsque j’étais élue dans les Deux-Sèvres. » Elle a proposé un modèle.

Aujourd’hui, sans pour autant confondre l’État, entité abstraite, et ceux qui en ont la responsabilité et peuvent ne pas être à la hauteur de la tâche, ou insuffisamment exemplaires, ou même insoucieux de l’intérêt général, elle estime qu’il suffirait de quelques personnalités pour redonner espoir et grandeur à la France. N’y aurait-il pas un problème de gouvernance ? « Je pense que les Français ont beaucoup subi : les manifestations des Gilets-Jaunes, la réforme des retraites qui était l’idéologie libérale poussée à son extrême, les protestations des soignants… […] » Au soir du premier tour des municipales, elle croise le ministre de la Santé, Olivier Véran et lui suggère de s’occuper des masques. « On a dit que j’étais agressive ! […] Mais il y a presque un problème de compétence ! »

Grâce à son expérience de la gestion des affaires de l’État, Ségolène Royal prend conscience de ce qu’il y a d’unique dans les revendications des Gilets-Jaunes, « des femmes, des retraités, des gens qui ont du mal à boucler les fins de mois ». Elle trouve inadmissible les augmentations annuelles de l’électricité, des autoroutes, de l’essence et trouve scandaleux les propos du gouverneur de la Banque de France quand il affirme que « le service public est plus cher de 10 % par rapport au privé et que la France vit au-dessus de ses moyens » et qui, estime-t-elle, ne remettrait pas dans la balance son propre niveau de salaire, ou ses avantages en matière de retraite. « Ce sont toujours les autres qui ont trop, les petits et les moyens. Quand l’élite administrativo-financière continue à tenir des discours de ce genre, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait de la révolte sociale. »

« J’ai encore envie d’être utile »

Vers la fin de son entretien, et à propos de son avenir personnel, Ségolène Royal aura cette petite phrase : « J’ai encore envie d’être utile. Ça arrivera peut-être, ça n’arrivera peut-être pas, mais en tout cas je suis prête psychologiquement, intellectuellement et physiquement. Je me dis que s’il faut refaire une campagne, pourquoi pas… à la condition d’être unis. Je pense qu’il peut y avoir un choix alternatif, plus écologique, plus social, plus humain, par rapport à ce que la France subit depuis trois ans. » Et pas comme pour les élections européennes, où le Parti socialiste lui a proposer de conduire une liste mais distincte de celle des Écologistes et des autres partis de gauche.

« La gauche unie peut gagner la prochaine présidentielle »

« La gauche unie peut gagner la prochaine élection présidentielle. En tout cas, être au second tour, c’est-à-dire offrir une alternance au face-à-face que l’on nous présente comme incontournable entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. […] Je n’ai aucune prétention personnelle, aucune revanche à prendre. Si quelqu’un est mieux placé que moi pour faire ce rassemblement, qu’il le fasse et je le soutiendrai. Si c’est moi, je le ferai, et je ferai tout pour cela. »