Un journaliste se raconte

Date de publication : 18/09/2021

Journaliste pluridisciplinaire, Ivan Levaï a été à la fois un chroniqueur et un organisateur du paysage audiovisuel français

Né le 18 mars 1937 à Budapest, Ivan Levaï a connu les débuts difficiles d’un enfant juif persécuté. Réfugié en France au début de la Seconde guerre mondiale, il perd sa mère en 1941 et est confié à L’œuvre de secours des enfants, une organisation – présidée par Albert Einstein – qui protège les enfants juifs allemands et autrichiens, et bientôt tous ceux dont la vie est menacée par les Nazis.

Devenu instituteur, puis professeur de Lettres, il enseigne aussi à l’Ecole du dimanche, aux enfants protestants…

Passionné par l’information, il devient journaliste et entre à l’ORTF. Il participera notamment à la création de la Deuxième chaîne de télévision. En 1966, il rejoint l’équipe de Françoise Giroud à L’Express, avant de revenir à la radio : France Inter, puis Europe 1. Il ne cessera jamais plus de faire ces allers-retours entre presse écrite et audiovisuelle. En 1999, il est une fois encore à la manœuvre pour la création de la chaîne de télévision parlementaire de l’Assemblée nationale.

Ivan Levaï, interview par Jean-pierre Guéno dans Parcours sentimental, c’est à retrouver samedi 18 septembre à 16h15 sur notre antenne (100.7 FM, web et DAB+) et à retrouver en podcast.


Ivan Levaï, portrait. Ci-dessous, texte complet.

Par Jean-Pierre Guéno

Ivan Levaï, vous êtes né en en Hongrie, à Budapest, le 18 mars 1937. Votre « Maman Lili » avait 34 ans. Elle était chapelière et d’origine juive. Vous n’avez jamais connu votre père, qui peut être Autrichien et Viennois.  Votre mère a  débarqué avec vous rue des Archives, à Paris, en février 1939 ; vous n’aviez pas 2 ans. Les cousins qui « accueillent » votre mère n’aiment pas les « filles-mères ». Vous migrez vers un passage couvert, celui du Prado, 12, rue du Faubourg Saint-Denis. Ensuite tout se précipite et devient confus. Votre mère fuit en Belgique, revient à Paris. Elle atterrit à l’hôpital soit parce qu’elle veut se faire opérer d’une coxalgie, soit parce qu’elle veut éviter l’expulsion vers la Hongrie alliée de l’Allemagne, soit pour les deux motifs ; elle a le temps de vous mettre en nourrice avant d’être très vite aspirée dans les tourbillons de la « drôle de guerre » et de l’intrusion de l’ombre dans le pays des lumières. Elle vous fait baptiser dans la religion catholique et ne vous fait pas circoncire. Vous vous retrouvez à l’assistance publique, veillé « à distance » par une famille lointaine restée en Hongrie, capable d’envoyer de l’argent, mais qui ne va pas jusqu’à vous prendre en charge physiquement. Un conseil de tutelle vous confie à une famille d’accueil.  

Vous êtes confié à une tutrice : Yvonne Narboni, épouse bretonne d’un instituteur juif d’Algérie qui vient d’aboutir dans les Stalags et dont le statut de prisonnier de guerre va sauver la vie. Vous habitez à Paris dans le 20ème arrondissement, 191 rue des Pyrénées. 

En Juin 1940, la tutrice et sa fille quittent « Paris ville ouverte » ; elles partent sur les routes de l’exode ; elles n’ont que deux places pour fuir. Vous restez en carafe à Paris comme 120 000 autres enfants. Vous êtes à nouveau confié à l’assistance publique. Fin de l’exode. Retour de votre nourrice. Fin de l’assistance publique. La vie reprend son cours dans la capitale occupée. Vous ignorez ce qu’est devenue votre mère au moment où elle meurt, le 28 mai 1941, à Paris, à l’hôpital Cochin, avant d’être jetée dans une fosse commune. Vous avez 4 ans. Vous attendrez l’âge de 74 ans pour apprendre la date de sa mort.   

Vous fréquentez l’école maternelle de la rue Pierre Bulet, derrière la mairie du 10ème arrondissement.  Vous êtes un taiseux, ce qui est utile pour un enfant caché. Votre tutrice refuse de faire porter l’étoile jaune à sa fille, que l’on fait passer pour votre sœur. Un pasteur voisin finit par établir un certificat de baptême protestant pour la petite fille juive. Joli mélange : un chef de famille algérien, juif, prisonnier de guerre et « maréchaliste ». Une tutrice bretonne catholique, résistante et gaulliste. Vous deviendrez  protestant par affinités avec le pasteur Jean Casalis.

Vous savez lire très vite, dès la maternelle. Votre école primaire est celle de la rue Ferdinand-de-Lesseps dans le quartier de Charonne. Votre enfance, Ivan, c’est la France occupée. Lorsque vous pensez  à votre tutrice, vous estimez avoir été élevé par Folcoche, la marâtre de Vipère au poing, le célèbre roman d’Hervé Bazin publié en 1948. Vous êtes fugueur ; vous essayez de vous suicider par strangulation à l’âge de 10 ans. Vous rêvez souvent de tuer votre tutrice qui ne cesse de vous brimer et de vous dévaloriser. Lorsque la fille de vos tuteurs suit des cours de danse, vous restez à la maison. Vaisselle, ménage, lessive, cirage de parquets, vous êtes un « Cendrillon » une Cosette au masculin.  L’esclave des basses besognes du foyer. Vous « payez votre écot ».  

Vous quittez votre famille d’accueil après avoir décroché votre bac philo et alors que votre tutrice vient de faire mine de vous crever les yeux à coups de fourchette.  Vous avez fréquenté l’école protestante du Dimanche. Vous devenez instituteur remplaçant, après avoir travaillé comme coursier puis comme comptable « débiteur » dans une entreprise qui fabrique des fermetures-éclair. Très jeune, à 15 ans, vous gagnez la coupe inter-scolaire de Monsieur Champagne organisée par la radio. Après avoir suivi les cours du soir à la Sorbonne, vous passez le Capseg  et enseignez dans un collège du 14ème arrondissement jusqu’en 1953, tout en dirigeant à partir de 1958 des voyages culturels offerts aux boursiers du gouvernement. Votre chance, c’est d’avoir croisé beaucoup de jeunes et d’avoir visité Naples, Haïfa en 1958 puis en 1959 à nouveau Israël avec des jeunes de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse. 

En 1960, 1961, vous visitez l’Union soviétique, la Russie stalinienne. Vos expériences pédagogiques justifient votre première spécialité de journaliste : vous entrez à la télévision dans le cadre des émissions pour la jeunesse en 1964. Très jeune, vous vouliez être cuisinier ou journaliste. Vous voilà exaucé. Le journalisme est une forme de cuisine. Vous savez manier les épices. En mai 68 vous avez 30 ans. Vous entrez au service « université jeunesse » de l’Express. Vous rencontrez Catherine Ney, Michèle Cotta, Jean-François Kahn, Jean-Jacques Servan-Schreiber, et encore François Mauriac et Françoise Giroud.   La radio vous fait signe, et vous aspire à l’époque où Daniel Cohn-Bendit dirige encore des colonies de vacances.  Il y aura France Inter, Europe 1, la presse écrite la télévision, la chaîne parlementaire,  Radio France à nouveau en même temps que Tribune juive et tout cela jusqu’à votre débarquement de France Inter en 2014.

Vous restez à ce jour un véritable orpailleur de l’actualité à travers plus de 2000 revues de presse qui ont ouvert nos matinées sur les antennes de Radio France en général et de France Inter en particulier. Vous avez su pendant des années nous aider à grandir en fuyant les travers du superficiel, du « tout à l’Ego », du zapping, du buzz à tout prix, des informations de caniveau véhiculées et reluquées par des « gobe-charognes » et par des «gobemerde» comme les qualifiait Juliette Drouet, lorsqu’elle écrivait à son amant Victor Hugo, alors qu’une partie de la presse l’accablait dans son exil.