Paris : le naufrage du bateau livre

30déc12h5513h00Paris : le naufrage du bateau livre12h55 - 13h00 AnimateurGueno Jean-PierreÉmissionInstants d’Histoire

Résumé de l'émission

Paris : le naufrage du bateau livre

Blaise Cendrars disait de Paris qu’elle est “la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres”. A ce titre le symbole de Paris pourrait être l’image d’un bateau-livre et de deux rives unies par les liens, par les pont de la lecture. D’après François Mauriac les libraires font semblant de vendre des livres mais ils savent bien qu’ils sont des marchands de rêves. Et paradoxe des paradoxes, la ville dont la belle devise latine « Fluctuat nec mergitur » la symbolise par une nef qui « est battue par les flots, mais ne sombre pas » s’apprête aujourd’hui à naufrager ses bouquinistes. Longtemps, au fil de leur invention, les livres puis la presse ont été colportés comme les messages et comme les marchandises tant il est vrai que les débuts des échanges, du commerce et de la communication ont été le fait des colporteurs depuis le moyen-âge.

Premiers messagers, premiers facteurs ambulants, premiers libraires, premiers crieurs de journaux : même combat et mêmes racines qui jalonnent les grandes étapes de l’histoire de l’écrit depuis l’invention du livre, depuis les enlumineurs du moyen âge jusqu’à la vente de livres digitalisés par colportage virtuel sur les sites des web librairies en passant par l’invention de l’imprimerie. Les 230 bouquinistes de la capitale sont aujourd’hui sédentaires. Ils représentent la plus grande librairie non virtuelle de France riche de 400000 titres modernes et anciens, quand Amazon, librairie virtuelle, ne recense jamais que 800000 livres.

Leur librairie s’étale à ciel ouvert sur les quais élevés de la Seine. Elle s’étire sur 3 kilomètres dans 900 boites vertes réparties sur la rive droite, du Pont Marie au quai du Louvre, et sur la rive gauche du quai de la Tournelle au quai Voltaire, de l’Académie française à Notre-Dame, non loin de la plus grande librairie recensée en France et à Paris par Livres Hebdo, Gibert Joseph, qui ne rassemble que 280000 titres, alors même que la grande manifestation annuelle du salon du livre à Paris ne propose que près de 300 000 livres ventilés sur plus de 50 000 références.

La gigantesque et pittoresque librairie parisienne des bouquinistes parisiens est donc à la fois la plus belle librairie du livre ancien qui soit et l’endroit idéal pour trouver des livres récents à moindre coût grâce aux livres expédiés en services de presse aux journalistes et revendus aux bouquinistes par leurs destinataires. En 2019, le ministère de la Culture avait donné son feu vert pour l’inclusion des « traditions et savoir-faire des bouquinistes des quais de Paris » à l’inventaire national, préalable nécessaire à l’inscription de l’activité de bouquiniste au Patrimoine Culturel Immatériel de l’Unesco.

Mesure salutaire pour ménager un avenir à ces bouquinistes qui, comme tous les libraires de France, ont tant de mal à survivre. Du 24 juillet au 11 août 2024, en pleine saison touristique, les JO de Paris auraient pu offrir aux bouquinistes parisiens la plus belle vitrine mondiale dont ils puissent rêver et qui aurait eu pour mérite de valoriser la synergie qui a toujours existé entre les prouesses du corps et celles de l’esprit, permettant aux spectateurs du monde entier de chiner en longeant les « boites rayons » d’une librairie de plein air vieille de 450 ans. Malheureusement, la préfecture de police de Paris a informé fin juillet les bouquinistes parisiens qu’ils devront démonter leurs boîtes si fragiles à l’été 2024 afin de permettre l’installation des gradins pour les spectateurs des JO. Les bouquinistes concernés voient cette éclipse de 19 jours comme une mise en bière. Anne Hidalgo se dit écologiste : si sa décision est maintenue, elle ne fera que prouver à quel point son équipe viole les règles élémentaires et fondamentales de l’écologie en compromettant la préservation et la transmission du patrimoine urbain.

Jean-Pierre Guéno

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